Il y a, dans la saison d'hiver de Valmorel, un moment qui n'est documenté nulle part. Il ne figure pas dans les plaquettes de la station. Il n'apparaît pas dans les guides de voyage. Les photographes professionnels qui travaillent pour le tourisme évitent soigneusement d'y venir, parce qu'on n'y trouve aucune des images qu'on vend aux familles qui réservent en novembre pour janvier. Et pourtant, pour ceux qui savent, c'est la plus belle période de l'année.

J'appelle ça la dernière neige. C'est la fenêtre d'environ trois semaines qui s'ouvre début avril et qui se referme doucement vers le 20 du mois. La station reste ouverte, les pistes sont damnées, les remontées tournent. Mais il n'y a presque plus personne. Et la montagne, libérée de sa foule, devient une autre montagne.

01. Un constat simpleCe que les chiffres disent.

Pendant les vacances scolaires de février, Valmorel accueille environ 12 000 skieurs par jour. File d'attente aux remontées, pistes saturées l'après-midi, restaurants d'altitude qui servent jusqu'à 14h30 dans un brouhaha honorable. C'est la saison haute. C'est pour ça que les gens viennent. C'est légitime.

En avril, après Pâques, il reste peut-être 1 500 skieurs par jour. Un huitième. Les remontées prennent 30 secondes au lieu de quinze minutes. On skie sans s'arrêter de 9h à 12h30 sans jamais voir personne devant. Les restaurants d'altitude sont calmes. Le personnel se relâche. Tout le monde se parle, parce que tout le monde se reconnaît dans cette petite fidélité tardive.

En avril, Valmorel redevient la station qu'elle était en 1980. — Un moniteur ESF, m'a raconté un soir de mars

02. La qualité de la neigeLa rumeur fausse qu'il faut réfuter.

La rumeur veut qu'en avril, il n'y ait plus de neige. C'est faux. En tout cas à Valmorel, qui bénéficie d'une exposition nord et d'une altitude de station à 1 400 mètres. Ce qui change, ce n'est pas la quantité, c'est la texture.

Le matin, la neige est damnée et ferme. On y skie comme sur du velours. Les débutants adorent, parce qu'elle ne s'affaisse pas sous le poids, ne rassemble pas les carres, ne « accroche » pas de manière imprévisible. C'est la neige la plus sûre pour apprendre. Les enfants qui débutent en avril progressent beaucoup plus vite qu'en février.

Vers 11h30, le soleil travaille. La surface s'assouplit. Elle devient sirupeuse sans devenir molle. Les skieurs expérimentés y trouvent une plasticité qu'on ne connaît qu'au printemps : les virages s'y dessinent, s'y tiennent, se finissent sans effort. Certains skieurs de randonnée ne skient même que ça. Ils appellent ça la neige de moquette.

Après 14h, la neige devient un peu lourde sur les pistes plein sud. On rentre. C'est un bon prétexte pour s'asseoir en terrasse, prendre une bière avant 15h, et rentrer au chalet pour la fin de l'après-midi.

03. Le jour typeUne journée de dernière neige, en détail.

8h00. Déjeuner sur la terrasse.

On sort prendre le petit-déjeuner dehors avec deux couches de laine et un bonnet. Le soleil monte déjà. La terrasse est en plein sud. Il fait -2°C dans l'air mais +8°C sur la peau exposée. On boit le café lentement. Ceux qui ne skient pas restent tout simplement là.

9h15. Première montée.

La télécabine de Pierrafort, qui en haute saison fait attendre vingt minutes, est prise en direct. Huit personnes dans une cabine de seize. Vue imprenable sur la Lauzière qui est encore recouverte. Premier virage à 9h22.

10h30. Pause.

Au refuge de Pierrafort, on s'offre un expresso en terrasse, à 2 250 mètres, les pieds dans la neige, le visage au soleil. Le serveur nous reconnaît. On parle 20 minutes. Ça ne se passe jamais en février.

12h00. Déjeuner.

Plutôt qu'au refuge bondé de février, on descend à Doucy-Combelouvière, dans la Ferme Bonne, qui garde 40 couverts au lieu de 120. On mange une tartiflette avec du reblochon de la ferme d'à côté, on boit un verre de Mondeuse, on laisse passer une heure et demi. Personne n'est pressé. Personne n'est derrière.

14h30. Dernières pistes.

Deux descentes tranquilles pour digestion. La neige s'alourdit, on le sent dans les jambes. Les enfants rigolent plus qu'ils ne skient vraiment. On rentre au chalet vers 15h45. La terrasse d'Arpian est au soleil jusqu'à 17h.

16h. Bain nordique.

Contrairement à février où le bain se prend obligatoirement à la tombée de la nuit, en avril, il se prend en plein après-midi. Vous y serez seuls. Le contraste chaud-tiède avec l'air déjà doux est moins spectaculaire mais plus voluptueux. Un verre à la main, la journée en bandoulière.

En avril, on a le luxe de s'ennuyer un peu. C'est la plus belle chose qu'une montagne puisse offrir.

04. Les économiesPuisqu'il faut aussi en parler.

Un séjour d'une semaine à Arpian, en avril, coûte 6 500 € pour le chalet entier (jusqu'à 23 personnes). La même semaine en février, c'est 12 000 €. À quinze, la différence fait 366 € par personne. C'est plus que le prix d'un forfait semaine à Valmorel (qui, en avril, est d'ailleurs aussi moins cher : 262 € au lieu de 308 €).

Les restaurants appliquent des réductions de fin de saison — pas toujours affichées, mais consenties facilement si on demande. Les locations de matériel baissent de 15 % à 25 %. Les cours collectifs de l'ESF sont peu demandés et donc quasi-particuliers pour le prix du collectif. L'économie totale d'une semaine familiale à quinze, entre février et avril, tourne facilement autour de 1 000 à 1 500 euros par famille.

Je dis toujours aux parents hésitants : à service égal, en avril, vous avez tout à gagner. La station est la même, les remontées fonctionnent, le forfait est le même. Ce que vous perdez, c'est la foule. Ce que vous gagnez, c'est la véritable montagne.

— Pour les enfants qui hésitent Le plus grand argument pour faire venir les adolescents en avril, c'est le programme de la station : la Semaine du Snowpark (en général la deuxième d'avril) est ouverte à tous, gratuite, avec des moniteurs qui initient les jeunes au saut, au rail, au half-pipe. Les ados en gardent un souvenir spectaculaire, et reviennent l'hiver suivant avec une mission. Ça ne se passe qu'en fin de saison, quand le snowpark peut être aménagé sans gêner le flux normal de skieurs.

05. Le seul inconvénientQu'il faut savoir anticiper.

Il y en a un. Pour être honnête. En avril, certaines pistes ferment en fin de journée — typiquement les plus exposées sud, autour de 15h30. Les pisteurs ferment quand la neige devient dangereusement molle. Il faut donc planifier ses dernières descentes sur des versants nord, ou descendre un peu plus tôt. Pas un drame. Juste une attention qu'il n'y avait pas en février.

Par ailleurs, au-dessus de 2 400 mètres, la neige est parfois trop gelée tôt le matin. Ce n'est gênant que pour les skieurs avertis qui aiment les pentes raides. Pour les enfants et les débutants, c'est une non-question.

06. Ce qui se passe aprèsLe printemps des alpages.

La station ferme ses pistes mi-avril. Le jour suivant, Valmorel bascule dans une autre saison qu'on ne connaît même pas. Pendant quatre à cinq semaines, jusqu'à la mi-mai, la vallée est seule. La neige fond lentement en contrebas. Les premières fleurs d'altitude — les crocus violets, les gentianes bleues — sortent de terre. On entend les marmottes se réveiller. Les vaches remontent en alpage.

Arpian reste ouvert en avril même après la fermeture des pistes, pour ceux qui aiment ce silence. On a quelques familles fidèles, des couples, parfois des auteurs ou des photographes qui viennent travailler dans le chalet pendant cinq jours. Le tarif, dans cette fenêtre hors saison, descend à 5 000 € la semaine. La montagne, elle, ne coûte rien à qui la laisse faire.

Si vous ne connaissez pas Valmorel en avril, essayez une fois. Une seule fois. Et si vous revenez, après, en février, vous le ferez les yeux grands ouverts. On ne voit plus la montagne de la même façon, une fois qu'on l'a connue sans personne.

L
— Louise Co-propriétaire d'Arpian avec Guillaume. Ancienne architecte d'intérieur, brocanteuse du dimanche, mère de deux enfants qui ont grandi dans la poussière du chantier. Écrit le journal quand le chalet dort.