Il y a deux ans, nous avions un choix simple en apparence. L'entreprise qui livrait les bains nordiques en Savoie nous a proposé deux modèles : le même design en cèdre, les mêmes 2 500 litres, la même terrasse qui attendait. D'un côté, un poêle électrique : appuyez sur un bouton le matin, baignez-vous le soir. De l'autre, un poêle intégré au feu de bois : allumez-le à 17h, plongez à 19h, surveillez la fumée, rentrez des bûches. L'électrique était moins cher. Plus simple. Plus moderne. C'est lui qu'on conseille en général aux nouveaux propriétaires.

Nous avons choisi le feu de bois. C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, je crois que c'est la meilleure décision qu'on ait prise pour Arpian — et je ne suis pas sûr qu'on l'ait prise pour les bonnes raisons.

01. La raison officielleL'argument que l'on servait aux amis.

Quand on nous posait la question, on répondait : « C'est plus écologique. » Ce qui est, techniquement, discutable. Brûler du bois, même local, émet du CO₂ et des particules fines. L'électricité française, majoritairement nucléaire, est une des plus décarbonées d'Europe. Sur un tableau Excel, le poêle électrique gagne.

On continuait : « C'est plus authentique. » Ce qui est un mot que je déteste, parce qu'il ne veut rien dire. Tous les poêles à bois ont été inventés par des ingénieurs. Le nôtre vient d'une petite usine finlandaise, est rentré en camion depuis Helsinki, et n'avait jamais vu une alpe de sa vie avant d'arriver aux Avanchers. Authentique est un mot qu'on utilise quand on n'a pas envie de dire la vraie raison.

La vraie raison, on l'a comprise après coup. Et c'était tellement plus intéressant que les deux premières qu'on a fini par oser la dire à voix haute.

On a choisi le feu parce qu'il nous obligerait, nous, à ralentir. — Guillaume, co-hôte d'Arpian

02. Le protocoleCe qui se passe entre 17h et 19h.

Voilà comment ça se passe, concrètement. Quelqu'un arrive des pistes vers 16h30. On lui dit : « Si tu veux te baigner ce soir, faut allumer maintenant. » Cette phrase, en apparence logistique, est en fait un petit programme philosophique. Elle suppose qu'on ait décidé, trois heures avant, ce qu'on allait vouloir pour la soirée. Elle suppose qu'on veuille bien mettre les mains dans les bûches au lieu de les mettre directement sur un verre de vin chaud.

Ensuite, c'est très précis. On met trois bûches de bouleau — le bouleau part plus vite que l'épicéa. On allume par le bas. On laisse la porte ouverte dix minutes pour que ça tire. On rajoute deux bûches de chêne quand les flammes sont établies — le chêne tient la température. On referme. On revient toutes les vingt minutes.

Poêle à bois du bain nordique
Le poêle intégré, en cèdre. Il chauffe 2 500 litres en deux heures environ, pour huit personnes.

Au bout d'une heure, l'eau est à 28°C. Il faut encore quarante minutes pour atteindre 40°C. Pendant ces quarante minutes, il se passe quelque chose que je n'avais pas anticipé.

03. Ce qu'on n'avait pas anticipéLe pré-rituel.

Au début, nous pensions que le bain nordique, c'était se baigner. C'est-à-dire l'heure passée dans l'eau chaude, face aux cimes, un verre à la main. On s'était dit : on fait le feu parce qu'il le faut, mais ce qui compte c'est le moment d'après.

On avait tort. Ce qui compte, c'est le moment d'avant.

Ce qui compte, ce n'est pas l'eau chaude. C'est l'attente.

L'attente, c'est vingt minutes à regarder le feu en ne faisant rien de particulier. Juste vérifier que ça tire. Rajouter une bûche. Faire un pas en arrière. Parler un peu. C'est souvent là qu'on se dit les choses qu'on ne se dirait pas au restaurant. C'est là que l'ado qui a boudé toute la journée se met à raconter, sans qu'on lui demande, le garçon qui l'ignore au lycée. C'est là que les deux amis qui ne s'étaient pas vus depuis cinq ans laissent tomber les actualités pour parler d'autre chose. Le feu est un prétexte magnifique. Il occupe les mains assez peu pour que la parole puisse se déplier.

Un poêle électrique, lui, ne vous oblige à rien. Il chauffe pendant que vous regardez votre téléphone. Il chauffe pendant que chacun, dans son coin, déroule sa fin de journée en parallèle des autres. Et quand le bip sonne, on va se baigner comme on irait prendre une douche. C'est efficace. Ce n'est pas un rituel.

04. Le prix de la lenteurCe que nous avons perdu, et pourquoi c'était juste.

Je ne vais pas faire semblant. Il y a des soirs où on paye le choix du feu de bois.

Il y a des soirs où la tribu rentre épuisée à 17h30 et où personne n'a envie d'allumer quoi que ce soit. Il y a des soirs d'orage où la fumée rabat et où on ferme tout en se promettant de recommencer demain. Il y a des weekends où on finit par prendre le bain à 22h30, un peu trop tard, avec un peu trop de fatigue, et où on se demande si on aurait pas mieux fait d'appuyer sur un bouton.

Et puis il y a tous les autres soirs.

Tous les autres soirs où le feu a marqué un début. Une frontière claire entre la journée de ski et la soirée au chalet. Une transition qui n'existe pas quand tout est instantané. Les familles qui repartent d'Arpian nous écrivent rarement pour dire que l'eau était à la bonne température. Elles nous écrivent pour dire : « La conversation qu'on a eue autour du poêle, je crois qu'elle a sauvé l'été prochain. » Et c'est toujours les mêmes mots, à quelques variations près.

— Pour info Le bain nordique Arpian chauffe à 40°C pour 8 personnes, en 2 heures environ. Le bois est inclus, livré par Thomas, notre voisin d'en face, qui s'occupe des forêts communales des Avanchers. Si vous préférez le monter vous-même ou pas, c'est comme vous voulez — on s'en occupe aussi, sur simple demande le matin.

05. Ce que le feu nous a apprisSur Arpian, sur nous.

En trois ans, on a compris quelque chose qui dépasse le bain nordique. Toutes les décisions qu'on a prises pour le chalet et qui ont marché vont dans le même sens : elles ajoutent un peu de friction, un peu d'attente, un peu de geste. Le feu au lieu de l'électrique. Les lits faits à la main plutôt que les housses jetables. Le bar en bois qu'on a fait restaurer par Samuel plutôt que remplacer. Les recommandations de restaurants qu'on fait à la voix, le soir, plutôt que par un QR code sur la table.

C'est la même idée, déclinée. Le luxe, pour nous, ce n'est pas ce qu'on fait pour vous. C'est ce qu'on vous laisse le temps de faire vous-mêmes.

Le poêle électrique, on l'aurait prescrit dans un hôtel. Dans un lieu où les gens passent, où il faut optimiser, où on ne peut pas demander à un voyageur d'organiser sa soirée trois heures à l'avance. C'est un très bon objet, pour ce qu'il fait.

Le feu, on l'a choisi pour ce qu'il nous oblige à être. Et on l'a choisi pour ce qu'il vous propose, à vous qui venez : pas un produit, pas un service, mais une présence — le temps d'une soirée — à quelque chose qui prend son temps.

Voilà pourquoi, si vous venez à Arpian, on vous dira toujours la même chose vers 16h30 : « Si tu veux te baigner ce soir, faut allumer maintenant. » On a l'air de parler logistique. En fait, on vous fait une proposition.

G
— Guillaume Co-propriétaire d'Arpian avec Louise. Ancien chef de projet à Paris, chineur compulsif, passionné de randonnée et de bois débité. Écrit le journal depuis le bureau du premier étage.