La première fois qu'on est descendus au sous-sol de l'ancien hôtel Edelweiss, en octobre 2022, on est restés silencieux. Il faisait noir. Ça sentait un mélange de poussière et de Coca tiède, cette odeur spécifique des salles qui n'ont pas respiré depuis trente ans. Guillaume a allumé la lampe du téléphone. Et on a découvert — intacte, comme une capsule temporelle — la discothèque de l'hôtel, fermée quelque part entre 1989 et 1991 selon les versions.

Il y avait encore la banquette en skaï rouge contre le mur du fond, la boule disco au plafond (cassée, deux miroirs sur trois manquants), une tireuse à bière des années 80 derrière le comptoir, et sur le sol, préservé par le temps, un carrelage à damier noir et blanc. Sur un mur, quelqu'un avait peint à la bombe argentée : « CLUB EDELWEISS · SKI & NUIT ». La peinture tenait encore.

01. Le dilemmeGarder, détruire, ou tenter autre chose.

On avait trois options, et l'architecte nous l'a dit très clairement.

La première : tout raser. C'était la solution pragmatique. Ça coûtait le moins cher. Ça évitait les problèmes d'isolation, d'humidité, de mise aux normes incendie. On refaisait un sous-sol propre, moderne, fonctionnel : salle de sport ou espace de stockage. Tous les chalets haut-de-gamme qu'on avait visités en préparation avaient cette formule. Sain, propre, sans histoire, avait dit l'architecte. On a failli signer son devis.

La deuxième : tout garder. Faire un bar d'époque, à la Twin Peaks, ouvrir une fois par an avec des cocktails annéees 80. C'était une très mauvaise idée et on l'a su très vite. On cherchait des séjours pour tribus. Les tribus, ce sont des familles, avec des enfants. Et les enfants, dans un sous-sol de boîte de nuit des années 80, c'est du folklore de grand-père, pas un terrain de jeu.

Il a fallu quelques mois pour oser formuler la troisième option.

Et si on ne choisissait pas ? Et si on laissait les deux époques cohabiter ? — Louise, novembre 2022

02. Le principeDeux régimes, une même pièce.

Guillaume a eu ce mot, un soir, qui est devenu notre ligne : « Il faut que les ados de 14 ans pensent que c'est une chambre d'ado, et que les parents pensent que c'est une vieille disco. »

Autrement dit : deux lectures possibles de la même pièce, selon qui la regarde.

Pour les enfants : les machines, les couleurs, l'énergie, le bruit qu'on a le droit de faire. Une borne d'arcade avec 20 jeux cultes, un baby-foot, un home cinéma, un bureau avec quatre sièges pour dessiner, un néon rose qui dit « Arpian » et qui ne s'éteint jamais. Bref : tout ce dont je rêvais d'avoir dans une pièce, enfant, et qui était forcément interdit dans le salon.

Pour les adultes : une pièce qui a vécu. Des murs qui portent les traces de l'ancienne discothèque, un bar en pierre d'origine, le carrelage damier conservé sur la moitié de la pièce (refait sur l'autre moitié, parce qu'on n'avait plus assez de carreaux intacts), le néon qui fait clin d'œil. Pour quelqu'un qui a connu les années 80, c'est une Madeleine. Pour quelqu'un qui ne les a pas connues, c'est un décor vaguement vintage qu'il trouve cool sans trop savoir pourquoi.

Family Room, vue d'ensemble
La Family Room aujourd'hui. 45 m². Le carrelage damier du fond est celui de 1975.

03. Ce qu'on a gardéLa liste (presque) exhaustive.

Voici ce qui, physiquement, vient de l'ancienne discothèque du Club Edelweiss :

  • Le bar en pierre. Il est là depuis 1975. Pierre des Avanchers. Samuel (notre menuisier, voir son portrait) l'a nettoyé à la brosse métallique, sans le poncer. Les marques des verres tiennent encore. On a juste repris la plan de travail avec un épicéa local.
  • Le carrelage damier. On a gardé environ 60 % de l'original (côté fond, zone arcade). L'autre 40 % a été refait à l'identique par Sergio, carreleur italien installé à Salins. Il a mis trois semaines à reproduire la matrice exacte des anciens carreaux.
  • La boule disco. Réparée. Elle ne tourne plus, elle reste fixe. Elle sert de veilleuse.
  • L'inscription « Club Edelweiss · Ski & Nuit ». Sous plexi, encadrée sur le mur du fond. Un vestige parmi d'autres.
  • Une bouteille de Get 27. Trouvée sous la banquette. Jamais ouverte depuis les années 80. Elle est exposée derrière le bar, pleine, fière.

04. Ce qu'on a ajoutéL'arcade, le néon, et la question du bruit.

L'ajout central, c'est la borne d'arcade. On l'a achetée à un collectionneur de Grenoble, un type qui répare ces machines depuis quarante ans. Elle contient 20 jeux cultes, de Pac-Man (1980) à Street Fighter (1991). Volontairement, on s'est arrêté à 1991 : la même frontière que la discothèque. Aucun jeu plus récent. Ce n'est pas une console Nintendo. Ce n'est pas une PlayStation. C'est une machine qui parle la même langue que le lieu.

On voulait une pièce qui parle la même langue que le lieu.

Le néon rose « Arpian », on l'a commandé à un atelier de Lyon spécialisé dans le néon classique (pas du LED). Il souffle. Il chauffe un peu. Il fait le bruit caractéristique du gaz noble quand il fatigue. On a failli le prendre blanc, plus chic. Puis on a repensé à la borne d'arcade, au damier, à la Get 27 : rose, forcément.

Et puis le gros chantier invisible, celui qu'on ne voit pas sur les photos : l'isolation phonique. Pour qu'une pièce où des enfants peuvent crier sans limite soit invivable pour les chambres situées au-dessus, il fallait quinze centimètres de laine de roche dans les plafonds, des joints souples entre chaque rail de cloison, des doubles portes battantes à l'entrée. On a investi 14 500 euros dans l'acoustique. Personne ne les voit. Tout le monde en profite.

— Le détail qui nous a coûté cher Le son. On avait pensé à un système Bluetooth discret, sans personnalité. Guillaume a tenu, contre moi, à installer une enceinte Marshall à l'ancienne — un objet qui se voit, qu'on touche, qui appartient au lieu. Elle se branche sur un tourne-disque et sur Spotify via une interface discrète. Elle sature un peu dans les aigus. Elle n'est pas parfaite. Elle est parfaite.

05. Le testNeuf mois après l'ouverture.

On a ouvert la Family Room en décembre 2023. Depuis, on a tenu un petit cahier discret de ce qu'on observait. Voici les trois choses qu'on n'avait pas anticipées.

Les enfants ne jouent pas aux jeux d'arcade.

Enfin si, pas aux jeux qu'on pensait. Pac-Man et Donkey Kong, 0 % de temps de jeu. Ils vont directement aux jeux de combat (Street Fighter, Mortal Kombat) parce que c'est là où il y a deux joueurs qui s'affrontent. Les enfants d'aujourd'hui sont sociaux. Les jeux solos des années 80 les ennuient en trois minutes.

Les parents ne jouent pas du tout aux jeux d'arcade.

Ils vont au bar. Ils s'assoient sur les tabourets (en bois tourné, refaits par Samuel à partir des anciens). Ils parlent entre eux. La Family Room est devenue, pour les adultes, un deuxième salon : un salon où les enfants font du bruit à côté sans que ce soit un problème. C'est le meilleur retour qu'on ait eu : « On s'est parlé entre adultes pendant que les enfants s'amusaient. Ça ne nous était pas arrivé depuis des années. »

Les karaokés arrivent vers minuit.

On avait installé un micro par inadvertance — Guillaume voulait juste pouvoir faire des annonces. En réalité, il sert à une chose : les karaokés familiaux qui commencent vers minuit, quand les adultes ont assez bu de vin chaud. Tout le monde — les enfants, les grand-parents, les adolescents — finit par chanter du Goldman, du Aznavour, parfois des Beatles. On ne l'avait absolument pas prévu. C'est devenu la tradition informelle d'Arpian.

06. Ce qu'on en retientLe vrai sujet, qui n'a rien à voir avec la déco.

On pensait avoir un problème de décoration. En fait, on avait un problème de récit. La question qu'on se posait vraiment, sans oser la formuler, c'était : est-ce qu'on a le droit de faire cohabiter deux époques sans que ça fasse musée, pastiche ou kitsch ?

La réponse, on l'a comprise en voyant les familles entrer pour la première fois. Les adultes disent : « Oh, vous avez gardé l'ancienne disco ! » Les ados, eux, disent : « Trop cool, votre salle de jeux. » Ils décrivent la même pièce. Ils la voient différemment. Aucun des deux n'a tort.

Une pièce qui veut vraiment accueillir plusieurs générations doit être lisible à plusieurs niveaux. Le bar en pierre, le damier, la Get 27 : c'est pour les parents. La borne, le baby-foot, le néon : c'est pour les enfants. Le fait que les deux partagent le même espace, avec la même délicatesse, c'est pour tout le monde.

La discothèque ne voulait pas mourir. On ne l'a pas ressuscitée. On lui a demandé de se pousser un peu, pour faire place à quelqu'un d'autre. Elle a accepté — à condition qu'on ne l'efface pas.

C'était un bon deal.

L
— Louise Co-propriétaire d'Arpian avec Guillaume. Ancienne architecte d'intérieur, brocanteuse du dimanche, mère de deux enfants qui ont grandi dans la poussière du chantier. Écrit le journal quand le chalet dort.